
Il était arrivé dans le village avec le coeur léger et des envies plein la tête. C’était bon de débarquer là. Il avait acheté une maison. Avec sa mie, ils rêvaient main dans la main, écoutant de concert le silence de la campagne, tirant des plans sur la comète. Ils avaient la vie devant eux. Le présent pour eux. Suffisamment de souvenirs pour construire une vie qui vaut la peine d’être vécue. Ils étaient allés en d’autres endroits de l’hexagone, s’étaient perdus puis reconnus, trouvés pis retrouvés et cet ici qui leur tendait les bras offrait la perspective de moissons abondantes. La bagnole était toute rouillée et la pierre dure à déplacer. Le chien puait quand il pleuvait et vieillissait mal. Mais peu importe. L’horizon souriait. Ils mirent du temps à la rendre habitable, de ces temps habités qui ne prennent pas de temps, qui sont hors du temps, justement, à l’échelle de l’éternité ou pas loin. Comète allez !
Cette masure, nichée en plein milieu du bled, étaient leur havre et leur port, leur enclave et leur terre promise. Ils entendaient l’église carillonner et c’était comme l’unisson de leur fougue et de leur pugnacité. L’espoir avait trouvé son maître. L’amour de la vie.
Les premières semaines et les premiers mois furent tout en découvertes, en sourires, en poignées de mains. Ils découvraient un monde. Des bruits. Des odeurs. Ils vivaient une taille humaine en laquelle ils n’avaient plus osé croire depuis si longtemps. Ils avaient quitté leurs chez eux qui étaient redevenus chez leurs parents, il s’y rendaient de temps à autres mais en visiteurs, leurs chez eux était là, ici, dans ce village. Un tracteur passe, un voisin coupe du bois, une mobylette troue la nuit, le lait vient directement du pie d’en face. Salut voisin, bonjour voisine. Il y a la retenue de chaque côté, mais de ces retenues bienveillantes, accueillantes, en ces terroirs où l’on sait le poids du temps et où l’on préserve le rythme des saisons.
Ils s’installèrent donc, arpentèrent ce nouveau territoire, en prirent le temps, le crurent-ils, en prirent la mesure. Ils le firent leur et il le leur rendit bien.
Petit à petit, ils rencontrèrent des gens, échangèrent des regards après les poignées de main, des bises après les regards, des paroles après les bises. Il y eut des repas partagés, des services rendus, il y eut des rêves murmurés et des projets de lancés. Des longues soirées. Des bitures. Des confidences. Des échanges de confitures. Il y eut des amitiés solides comme le roc, de fameux concours de circonstances, le monde et la vie ne s’inventaient plus, ils étaient. Vinrent se greffer à ces temps heureux des enfants bien nés, témoins imparables d’un développement durable. Lignes à rajouter dans la bio. On achètera des cochons entiers et on les partagera. Congélos d’abondance. Les doutes déclinaient, pas de doute. Cela dura plusieurs années, c’était acquis. Mais un village est à qui ?
Le terroir a sa face cachée. Lune noire. Broussailles dans les sourcils. La voix rocaille. Sa sourde oreille. Gras double. Vinasse. Le terroir a ses histoires, ses secrets, ses facéties. Il n’accueille jamais. Il tolère. On n’est que de sa terre. Et comme au plaisir succède la réussite, la réussite est source de jalousies. Ca ruisselle en goutelettes au départ, ça devient ruisseau puis torrent. Un jour, ça pète en cascade.
On ne tend plus la main, on montre du doigt. On sourit devant et on grimace derrière. On tait des paroles, on en brandit d’autres et comme la gomme ne peut tout effacer , au contraire, certaines ténacités mettent tout leur talent pour savonner la planche. La langue devient pute qui arpente le trottoir. De cinq à sept, on ne boit pas le thé. On tire à boulets rouge. Et les boulets font les avalanches.
Le terrain devint glissant et glissa de n’être pas devin. La machine se mit faire ses comptes à rebours. Des repas qui ne se rendent pas. Des bises qui s’estompent et appellent à peine le regard. En ville, on change de trottoir. A la campagne, on baisse les yeux. Et à force, les yeux ne voient que des semelles. Les semelles du gadin.
Les yeux se mirent à mouiller comme une pluie qui dure mais les doutes estompés finiraient bien par ne pas revenir.
Vint alors le temps des certitudes. Le temps des tris. Les saisons continuaient, les enfants grandissaient, des couples se faisaient et se défaisaient. Insidieusement, le fossé grandissait. Le village n’était pas spécialement uni à leur arrivée, il se divisait à mesure que des camps prenaient position. Et puis ce furent les grandes avancées, lesquelles ne firent rien d’autre que préluder des grandes reculades. La torpeur était une feinte. Le village reniait ses jeunes pousses. La maison retapée, toute pimpante désormais, affichait pour certains une forme d’arrogance, pour d’autres une atmosphère de lifting choquant. Les mots tuent finissent toujours par se dénicher des terriers. Alors ça tangua, et ça craquela, et ça péta. Alors les larmes sèches furent les rides des sourires évanouis et des souvenirs avachis. Le temps n’avançait plus. Les saisons se dissipaient. Le temps était venu. De se chercher un autre ailleurs. C’est ici et ce maintenant fruit d’hiers chantants était devenu un étouffement des bronches. Haut les choeur qui battent le coeur. Le village aimé n’avait jamais été aimant et ne prenait plus la peine d’être aimable. Dix ans se sont écoulés. Le pain blanc. Le pain noir. Tout est bien.
Ce texte est venu d’un coup d’un seul. Il est dédié à un ami dans la tourmente.
Emouvant. Quelques belles images (tendre la main… montrer du doigt)
Bref. Encore une bonne raison de se souvenir que c’est par l’intérieur que vient le soleil. Après, on est partout bien.
Un peu péremptoire, mais, je fais court.
Pas facile d’être de quelque part
Yep… bienvenue au bled!
Ca serait plutôt je me casse ou bien ?
10 ans déjà…
J’arrive à la date de péremption.
Tant que tu fais profil bas et que tu n’as besoin de rien, ça peut aller, mais là, je vais tenter d’obtenir un job agréable et bien payé.
Je pense qu’il faudra, après ce coup de force, que je mette les voiles fissa, peut-être même en prenant la fuite de nuit…