Carnet à spirale(s)



Thiéfaine, mathématicien de la formule humaine

hft.jpg

Les titres de ses chansons sont un voyage. Métal hurlant. Frigo arithmétique. Biblisme myope. C'est comme on veut…. Chambre 2023 (et des poussières), Syndrome albatros, Copyright apero mundi, Dies olé sparadrap joey, Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable, 113ème cigarette sans dormir, 713705 cherche futur, Ad orgasmum aeternum, Autoroutes jeudi d'automne, Série de 7 rêves en crash position, Taxiphonant d'un pack de Kro, Un vendredi 13 à 5 heures, Une fille au rhésus négatif : voilà un drôle de pays ! Je viens d'y séjourner quelques temps, au long des 320 pages de la biographie Jours d'orage, signée par le presque homonyme du jurassien, Jean Théfaine. A la clé, quelques phrases glanées ça et là au gré des pages.

Au lieu d'écouter [à l'école], je cultivais mon petit jardin avec mes histoires ; je regardais le vol des oiseaux par la fenêtre. Je passais de longs moments à réfléchir, car je ne voyais pas ce que je pouvais faire plus tard. En soi, la vie ne m'intéressait pas.

[Une voisine de sa maison d'enfance] Tu n'étais pas trés heureux, je pense, parce que tu étais trop sensible.

Un jour, on m'a dit, toi, tu ne seras jamais un révolutionnaire, tu n'es qu'un révolté. Ca m'allait trés bien, j'en étais fier.

Un malade chez un psychiatre avait raconté que son idée, c'était de verser dans la rivière des seaux de peinture et de traverser la rivière à vélo sur le parapet du pont pendant que ça coulait rouge en dessous. Pas trés écologique, certes, mais génial ! Le problème, c'est qu'on l'avait enfermé pour l'en empêcher et le protéger de lui-même…

Je me suis entendu dire : on n'ose pas te déranger. On sait que tu es l'homme qui marche seul dans la rue. C'est vrai que mon bureau, il est dans la rue. C'est là que je trouve mon inspiration. Ma misère des gens, mais aussi leur beauté, me sont nécessaire pour l'alimenter. Beaucoup de mes voyages, je les ai faits en solitaire pour cette raison-là.

J'ai découvert trés tôt que, pour écrire, il ne faut voir personne, ne pas parler, ne pas user le langage. Ce qui est plus facile quand tu ne comprends pas ma langue de l'endroit où tu es. Si tu passes ta journée à tchatcher, c'est inutile de te mettre devant une feuille blanche le soir : tu as déjà utilisé tous tes mots.

Un matin, je me suis vu dans une glace : j'étais verdâtre comme une olive. J'ai eu peur. J'ai pris ma bagnole, mon sac à dos, et je me suis réfugié dans le parc de la Vanoise à 2 000 mèters d'attitude. Pendant dix jours, j'ai marché sans voir personne. Ca m'a refait une santé et rendu les idées plus fluides. Je me suis dit, mon pote, tu ne peux plus continuer comme ça, il faut changer de vie. Je me suis donc penché sur le problème.

Je déteste les inconditionnels. Le fanatisme est synonyme d'étroitesse d'esprit.

C'est peut-être ça, le rock : de la vie qui se réveille et qui réclame qu'on soit magnifique.

Je suis fier d'être mon propre média. En 20 ans de carrière, je suis passé d'une folie souvent incontrôlable à un simple grain de folie.

Il n'y a pas de poésie sans provocation. Je m'insurge tout le temps. Ma révolte n'est pas contre l'homme, mais contre ses mauvais côtés. Je suis un pessimiste rêveur !

J'en ai plein le cul d'avoir honte de ma tristesse. Les abrutis des FM veulent qu'on soit toujours joyeux. Halte à la dictature de la joie !

La chronologie est la science de ceux qui ont peur de mourir.

J'ai constaté que les albums posthumes se vendaient mieux que les autres. Je vais donc faire un album posthume !

Quand j'écrivais les dingues et les paumés, à 10 000 bornes de la France, quelque part au Mexique où je zonais sac au dos, j'étais loin de m'imaginer qu'un jour, autant de gens chanteraient ça. Mais les miracles se renouvellent rarement. En plus, le monde a beaucoup changé en 20 ans.

On ne créé bien que dans la souffrance. En ce qui me concerne, en tout cas, je n'arrive pas à faire sans.

Leo Ferré m'a dit : il a deux choses que tu ne dois jamais oublier dans ce métier : exige le tapis rouge et ne fais confiance à personne. Longtemps, je n'ai pas compris cette histoire de tapis rouge. Je pense avoir pigé récemment, même si j'ai toujours du mal à trouver les mots pour l'exprimer. Ces poètes et ces artistes, qu'il a tellement magnifié dans ses chansons, n'ont plus le respect qu'ils méritent. Il faut donc qu'ils le réclament haut et fort.

Pour moi, l'amour fait partie de l'instinct de survie. L'amitié, elle, fait partie de l'instinct grégaire sublimé. Je crois beaucoup à l'instinct. Je suis trés animal. Disons que l'amitié est une histoire d'instinct psycho-biologique qui fait qu'on essaie d'organiser quelque chose de sympathique dans le social. Si tu veux être aimé, il faut être aimable. Tout est là. Quand on a compris ça, on est capable de mieux vivre.

Quand on me pose la question [de savoir si je suis un arnarchiste], je dis que je suis libertin, pour éviter libertaire. Mais l'étique que je préfère, c'est nihiliste. Ca ne veut rien dire, mais ça fai plus piments rouges et alcools blancs.

Disons que dans ma tête, je n'ai pas 57 ans. Mais, physiquement, certains jours, j'en ai 75 parce que la veille, il y a eu une soirée où j'ai cru que j'en avais encore 18.

La lucidité et l'absurdité, c'est la même chose.

L'angoisse, c'est ce qui me tient. C'est ma colonne vertébrale. Si je n'avais pas l'angoisse, je resterais couché toute la journée, je ne foutrais rien.

Certains n'ont toujours pas compris qu'avec un ordinateur et une antenne relais, on peut être plus près de l'actualité au milieu de 23 000 hectares de forêt qu'en vivant à Paris au pied de la Maison de la radio.

Pendant longtemps, j'ai été très timide. Maintenant, devant certaines situations, je me sens vraiment capable de riposter. Capable même de violence phyisique. Entre la colère et la frustration, donc le stress, j'ai choisi.

J'aime bien l'expression ça passe ou ça casse. c'est mon côté 4X4. Pour pouvoir remonter, il faut toucher le fond.Quand je n'y arrive pas, j'accélère dans la descente. (…) Je ne peux pas avancer si je ne régresse pas.

Etre humain, c'est une situation désespérante. J'ai compris trés vite que c'était une injustice terrible. Je suis cette espèce d'être sur terre, à moitié raté, à moitié taré, créé par un démiurge infiniment parfait, infiniment unique, infiniment infini et parfaitement sadique et cruel ! A 16 ou 17 ans, j'ai tué Dieu en duel ; c'était ma façon de me révolter contre mon éducation, ma culture et la condition humaine. Je ne suis pas athée. Je crois en Dieu puisque je l'ai tué.

De toute façon, on est coincé par notre propre imperfection. Dés qu'on devient un peu intelligent et qu'on se met à réfléchir, on est bloqué par ce mystère de la mort et de l'infini qui nous pourrit la vie. C'est la raison pour laquelle j'ai également décidé que la mort était une fin définitive. Une vie, c'est amplement suffisant. Je commence à avoir sommeil !

L'espérance ? Rien à cirer. C'est un truc de curé.

A ironie, je préfère cynisme. Ironie, c'est trop civilisé.

Si je le pourrais, je cultiverais l'inutilité. Ce qui n'est pas contradictoire avec mes envies de voyage. Dans le voyage, ce qui m'intéresse, c'est la totale disponibilité, c'est le fait de me laisser conduire par le vent, comme un fétu de paille ou un cerf-volant. Pour moi, être inutile, c'est aller jusqu'au bout et se gommer soi-même. Des fois je me dis : tiens, si j'arrivais à maigrir d'un kilo par jour, dans 65 jours je n'existerais plus. C'est le genre de fantasme que j'ai.

La lucidité est chez moi synonyme d'ennui. Je me suis toujours beaucoup ennuyé. Ca se traduit par des nuits blanches où je pense, où je calcule beaucoup. Je suis un mathématicien de la formule humaine. Je décompose, je reprends à zéro, je remonte au début, j'essaie de me voir à travers le protozoéaire. Je vais du microbe aux galaxies. Je tente de trouver des solutions à cette putain de vie. Je me dis : merde, il doit bien y en avoir une ! Mais ça fait des milliers d'années que des gens cherchent. Ca nous a quand même donné quelques grands philosophes et quelques bons poètes.

Quand on peut mettre un nom sur un oiseau au lieu de dire l'oiseau, on élargit le monde. Je pense que la vision du monde de quelqu'un qui possède 3 000 mots est plus vaste que celle de quelqu'un qui n'en possède que 300. Comme aujourd'hui, on va plutôt vers 30 mots, et que sur les 30, 20 sont des insultes, il n'en reste que 10. On va vers un monde tagué.




Commentaires

  1. Claudiogene
    2 Claudiogene écrit:

    Merci pour ce résumé.
    En ce qui me concerne beaucoup plus de désaccords que d’accords.
    Vu d’ici, quel pessimisme !
    Poésie, oui. Rêverie inutile, non.
    3000 mots plutôt que 300. oui oui oui
    Je ne m’ennuie jamais jamais jamais
    Moins aussi je préfère le cynisme à l’ironie, mais seulement parce que ça respecte l’Autre, ça présuppose son intelligence.
    L’espérance un truc de curé ? Seulement si on croit qu’elle se suffit à elle-même. L’espérance est un moyen, pas une fin.
    L’imperfection est une force pas une faiblesse, elle oblige à viser haut, plus loin, plus beau. Aussi, une vie pourrait ne pas suffire.
    Horreur des “casse ou passe” du très haut et très bas. La tempérance la constance en montée douce pour être constant le plus haut possible. Douceur et ambition. Exigence et passion.
    Quelle idée d’opposer timidité et révolte physique, opposition, stress, violence. On peut ne plus être timide et s’affirmer avec amour.
    L’angoisse ça le tient, moi ça me pèserait.
    D’accord : Laissez-moi, internet et ma femme : j’ai plus faim j’ai plus soif.
    Lucidité = absurdité ??? Non ===> dérision oui, mais pas absurdité
    Faire la foire à 57 ans en se plaignant du résultat, c’est juste débile. Bon ça va avec le pessimisme… suicide à petites doses.
    Philosophie à 2 balles sur l’amour et l’amitié là quand même, non ? Dire qu’on aime l’instinct animal, c’est se réfugier dans la non action… toujours pareil manque d’ambition.
    Le tapis rouge, c’est se faire respecter et se respecter, c’est normal. Mon fils nous pose une question l’autre jour et précise, avant qu’on ne réponde “surtout Pensez riche” C’est le tapis rouge.
    La souffrance ne fait rien créer de bien, ça me coupe les ailes, ça me vide complètement.
    La joie n’est pas obligatoire, c’est seulement le sommet de la montagne, celle qu’on a gravie, quand l’espérance nous a servi de sherpa.
    La fausse joie, c’est de l’excitation, la vraie c’est de la sagesse.
    Ma révolte à moi aussi est contre les mauvais côtés de l’homme ; ça ne me rend pas pessimiste-rêveur, mais optimiste-réaliste, parce que justement il y a des choses à changer, un terrain sur lequel travailler. C’est possible.
    “Je déteste les inconditionnels. Le fanatisme est synonyme d’étroitesse d’esprit.” Tout pareil.
    La grande sensibilité et la grande lucidité ne rendent pas très heureux. C’est vrai. Mais, ce n’est pas une raison pour ne pas prouver qu’un jour ce sera différent. Pas question d’être malheureux ou de faire semblant d’être heureux. Ce handicap n’est que social. Et la vie, la vraie, est à l’intérieur.

    Voilà, finalement il y a plus de désaccords.

    Citer | Posté 18 avril, 2008, 8:40
  2. Didier
    3 Didier écrit:

    Nom de zeus, ça c’est du commentaire ! Merci, ami, pour cette lecture partagée, ces rebonds. Certains me font écho.
    Pas tant de désaccords que cela, à te lire, en tout cas :-)

    Citer | Posté 18 avril, 2008, 16:08
  3. Tiphaine
    4 Tiphaine écrit:

    J’aime beaucoup Thiéfaine, mais cela va bientôt faire 20 ans que je n’arrive plus à écouter ses “nouveautés”, alors je me console en écoutant les vieux morceaux, ceux qui me faisaient rêver ou rire ou pleurer.

    Citer | Posté 19 avril, 2008, 1:11
  4. Didier
    5 Didier écrit:

    Oui, y’a pas mal de gens qui ont décroché à un moment donné. Y’a pourtant d’authentiques pépites dans la suite, qui est certes moins “délire”, avec un humour moins perceptible, l’ensemble est disons plus rock.
    Je vais cogiter à l’idée de te concocter une petite mise à jour, si tu veux. La cause HFT mérite bien ça !
    Dis-mois les quelques morceaux qui te plaisent le plus, que je me fasse une idée du HFT que tu aimes :-)

    Citer | Posté 19 avril, 2008, 6:38
  5. Clotilde
    6 Clotilde écrit:

    HFT a été mon premier concert. ça date un peu! J’étais en troisième, au collège d’Aubenas, Ardèche, et j’avais pris le car pour aller à Montélimar, avec des copains. Je ne sais plus trop comment on est rentré, je suppose que des parents sont venus nous chercher!

    Une fois qu’on a vu ses yeux en vrai, difficile de s’en détacher!

    Ce que je préfère chez lui? Qu’il ne passe jamais à la télé.
    (au fait, tu as bon goût en matière de musique Didier…je pense notamment aux têtes raides…).

    Citer | Posté 19 avril, 2008, 7:45
  6. mcbarbara
    7 mcbarbara écrit:

    Murrey Head à tunis au Barcelo ce soir…

    Citer | Posté 19 avril, 2008, 10:49
  7. Tiphaine
    8 Tiphaine écrit:

    Didier, c’est gentil de me proposer une mise à jour mais je crois que je ne vais pas en avoir besoin! J’ai “décroché” mais j’ai quand même tous ses albums (je suis vraiment fan, difficile de décrocher pour de vrai), je lui laisse sa chance à chaque nouvel album en souvenir de ce qu’il a pu être pour moi!

    Citer | Posté 19 avril, 2008, 16:16


Laisser un commentaire

(obligatoire)

(obligatoire)